Les troglodytes
Fable d’après Montesquieu (1689-1755), Lettres persanes, lettre XI d’Usbek à Mirza

Il y eut autrefois un peuple, les Troglodytes, qui décida de ne plus avoir de gouvernement. Chaque citoyen se débrouillerait par lui-même. Chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans se préoccuper de ceux des autres.
Arriva le mois où l’on ensemence les terres. Chacun se dit :
« Je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fournisse juste assez de blé pour me nourrir. Je ne prendrai pas plus de peine ! »
Les terres de ce petit royaume n’étaient pas toutes de même nature. Il y en avait d’arides et montagneuses et d’autres, dans la plaine, baignées par des cours d’eau. Ce fut une année de sécheresse… au point que les habitants des terres arides n’eurent guère de récoltes et périrent presque de faim, car leurs voisins ne voulurent pas partager.
L’année suivante fut très pluvieuse. Cela fit le bonheur des habitants des terres de montagne… mais les terres basses de la plaine furent submergées. Ce fut au tour des paysans de connaître la famine. Les habitants des montagnes se montrèrent aussi durs avec ces derniers que ceux-ci l’avaient été avec eux.
Par ailleurs, il y avait un homme qui possédait un champ très fertile. Deux de ses voisins s’unirent pour le chasser. Mais ils finirent par se disputer et l’un des deux tua son associé. Il ne profita guère longtemps de son bien. Deux autres Troglodytes vinrent l’attaquer et le tuèrent.
À quelque temps de là, un Troglodyte paysan qui se trouvait à cours de vêtements voulut acheter de la laine à un berger. Celui-ci lui fit payer dix fois le prix. Mais lorsqu’il voulut à son tour se procurer du blé, le paysan le lui vendit à un tarif exorbitant.
En quelques années, ce royaume prospère devint une terre de désolation où ne régnaient plus que haine et misère.