Monplaisir

adapté d’un conte Haïtien

Le Magicien était de passage dans les Caraïbes. Il avait un jour rendu service à un roi qui avait un animal de compagnie qu’il adorait, un bouc nommé Monplaisir. Alors qu’il passait sur l’île où vivait ce roi, toujours accompagné d’Étincelle, son compagnon loyal à quatre pattes, l’idée lui vint de rendre visite à son vieil ami. Mais quand il arriva au palais, les mines étaient graves, les larmes perlaient au coins des yeux des courtisans, tout le monde portait le deuil. Inquiet pour le roi, le vagabond se précipita dans la salle du trône, il fut rassuré quand il vit que le monarque était toujours en vie, mais le souverain semblait être le plus triste des résidents du palais. Il leva les yeux vers le sorcier et s’exclama :
– Te voilà donc, toujours là quand les heures les plus sombres s’abattent afin d’apporter ta lumière et ton esprit aussi vif que celui des anciens sages, Majisyen !
– Allons donc mon ami, répondit le vagabond, qu’est-il arrivé à ton royaume et à ton palais, où autrefois les chants et la musique rythmaient la vie et les danses de tes gens ? Pourquoi ne vois-je que deuil et larmes ?
– Mon ami, mon bouc, Monplaisir a disparu !
Le Magicien dût se retenir de rire. Certes, le roi aimait son bouc, mais de là à faire porter le deuil à tout son royaume, la réaction était disproportionnée. Par respect pour le roi, le sorcier garda ses opinions pour lui ; après tout, si Étincelle venait à disparaître, il serait également inconsolable. Il l’avait enfermé dans un tableau pour surveiller un affreux tyran, mais durant ces cent ans, son compagnon à quatre pattes lui avait manqué à de nombreuses reprises. S’il venait à disparaître définitivement, le Magicien ne pensait pas s’en remettre. Il demanda :
– Il a uniquement disparu, ou était-ce une disparition du genre… irrémédiable ?
– Il a disparu, mais je sais au fond de moi que je ne reverrai plus Monplaisir. J’ai promis une fortune à celui ou celle qui m’amènera le moindre éclaircissement sur la disparition de mon bouc.
Le Magicien allait proposer son aide, quand un jeune garçon au visage fin et au sourire moqueur entra dans la pièce. Il portait sur les épaules une peau de lièvre. Le roi l’accueillit et le présenta au Magicien, agacé d’avoir été de la sorte interrompu dans son entretien :
– Majisyen, je te présente Malice, un des jeunes hommes les plus intelligents du royaume. J’imagine que son esprit est aussi aiguisé que le tien.
À la vue de Malice, Étincelle feula dans les bras de son maître. Ce dernier, dubitatif, siffla entre ses dents :
– Voyez-vous ça, aussi vif d’esprit que moi…
Malice ne prêtant pas attention à cet étranger en guenille et à la peau blanche dit au roi :
– Je pense avoir une idée pour trouver le responsable de la disparition de votre bien-aimé Monplaisir.
Le roi dit au Magicien :
– Permets-moi de suspendre notre discussion. Je suis tellement désespéré que n’importe quelle idée ou information est une priorité absolue.
Le vagabond hocha la tête en signe d’approbation. Quelles sornettes allaient bien pouvoir dire ce jeune homme un peu trop sûr de lui ?
– Lors de la veillée funèbre en hommage à Monplaisir, demandez à vos invités d’écrire un chant ou un poème à la gloire de votre ami, vous y découvrirez peut-être quelques indices.
– Nous ne savons même pas si Monplaisir est mort, s’étonna le Magicien, à moins que tu ne sois au courant de quelque chose, petit.
Malice se tourna vers le sorcier et le dévisagea :
– Je suis malin, je devine que celui qui a pris le bouc avait une bonne raison de le faire, sûrement le manger. Un animal si bien nourri doit paraître succulent aux yeux d’un goinfre ou d’un pique-assiette dans votre genre.
Le Magicien tonna :
– Qu’insinues-tu ?
– Qu’au vu de votre accoutrement, vous êtes ici pour mendier un peu de nourriture royale, ce qui fait de vous un pique-assiette. Je ne pense pas que vous ayez pu voler le bouc du roi, vous ne semblez pas assez futé pour ça.
Il tourna le dos et laissa le Magicien seul avec le roi. Le monarque dit calmement :
– Excuse Malice, il est très fier de ses connaissances et de son savoir.
– J’en ai connu des comme ça, qui essayaient de boire la mer pour l’assécher ; ce n’est pas parce qu’on prétend être intelligent qu’on l’est, répondit le Magicien avant de saluer le roi et quitter la pièce.

Durant ses voyages à travers les îles, ainsi qu’en Afrique, le vagabond avait entendu parler d’un certain Malice, rusé comme un renard, mais n’usant pas toujours de ses qualités pour les meilleurs desseins. Selon les histoires, le jeune homme avait un oncle, à moins que ce ne fusse son frère, ou peut-être simplement un ami, du nom de Bouqui, qu’il aimait persécuter parfois en l’attirant dans des situations dangereuses, voire entraînant la mort de celui-ci, parfois en lui faisant une mauvaise blague. Le Magicien suivit Malice à une distance assez grande pour ne pas se faire repérer. Une fois caché sous la fenêtre du jeune homme, le sorcier le vit sortir le cadavre d’un bouc d’un cachette avant de découper une vêtement dans sa peau. Cet énergumène était le responsable de la disparition de Monplaisir ! Une fois un magnifique habit cousu avec les restes du bouc bien-aimé du roi, Malice sortit de chez lui et se rendit chez un homme trapu dont le visage dégageait une impression de simplicité d’esprit. L’homme portait une peau de hyène sur le dos. Le Magicien, qui continuait de suivre Malice, en déduisit qu’il s’agissait de Bouqui.

– Mon ami, s’exclama Malice, j’ai une grande nouvelle pour toi.
Bouqui tourna la tête, il dévisagea Malice, méfiant. Il était habitué aux mauvais coups de son compère. Un jour celui-ci lui avait dit de faire un long trajet à pieds nus, prétextant que Bouqui venait d’acheter de nouvelles chaussures et qu’il serait dommage de les abîmer. Après avoir fait l’aller et le retour pieds nus, Bouqui était allé chez Malice, les pieds écorchés et en sang. « Et bien, tu vois dans quel état auraient été tes chaussures si tu les avais mises ! » s’était fendu le rusé.
– Tes grandes nouvelles ne sont que rarement de bonne nouvelles pour moi, dit Bouqui. Qu’as-tu derrière la tête ?
– Le roi organise un grand banquet. Celui qui écrira la meilleure chanson pour Monplaisir sera récompensé par les plus belles pièces de viande du repas et recevra cinq barils plein d’argent. J’ai déjà un vêtement pour le banquet, on ne peut pas se rendre chez le roi habillé n’importe comment et j’ai une chanson, mais malheureusement, je suis malade et je ne peux pas me rendre chez le roi avec des crampes d’estomacs. Je sais que ma chanson va gagner ; je peux te donner la chanson et le vêtement contre deux des barils d’argent que le roi te donnera.
Bouqui allait être bénéficiaire de trois barils en acceptant l’offre de Malice. Il serra la main de son compère et prit la chanson et le vêtement, sous les yeux du Magicien caché dans un bosquet.

Le soir de la veillée venu, le Magicien, étant un ami du roi, était présent, assis à côté du monarque. Le roi n’avait pas fait les choses à moitié, des bœufs entiers doraient à la broche, des fruits de mer décoraient les assiettes, les danses et les chants résonnaient dans le palais. Bouqui arriva pour chanter sa chanson, fier comme un coq, la peau de Monplaisir ayant remplacé sa peau de hyène :

Wa,wa,wa m’tande ou fè yon rasanble 
Ou pa t envite mwen 
Ala m’ tande ou pedi Monplezi 

Men po li sou do mwen Ren ben den beng 

Men kui li so do mwen

L’assemblée demanda au chanteur de répéter. Bouqui ne se fit pas prier :

Roi, Roi, Roi, j’apprends qu’il y a une veillée
à laquelle je n’étais point convié. 

J’apprends, de même, la perte de Monplaisir. 

Voilà sa peau sur mon dos 
Ren ben den beng 

Voilà son cuir sur mon dos.

Les spectateurs s’approchèrent du chanteur pour voir son vêtement et constater qu’en effet, il s’agit de la peau du bouc du roi. Les gardes se ruèrent sur Bouqui et commence à le frapper pendant que celui-ci gémit :
– C’est la faute de Malice !
Le Magicien dit sèchement au roi :
– Laissez-le parler !
La voix de Malice s’élèva de la foule et hurla aux gardes :
– Cassez-lui les dents !
Avant que les gardes ne s’en prennent à la mâchoire du malheureux, l’empêchant ainsi de dénoncer Malice, le Magicien se leva et claqua des doigts, pétrifiant les soldats. Malice tenta de prendre la fuite, mais le sorcier réutilisa sa magie et le rusé s’éleva à un mètre du sol comme un chat que l’on prend par le collet. Le Magicien siffla :
– Tu n’étais pas censé être malade, toi ?
Malice, paniqué, tenta de monter la foule contre le Magicien :
– C’est un démon ! Il use de la magie pour nous persécuter, c’est lui qui a enlevé Monplaisir pour semer la zizanie parmi nous ! Bouqui est son complice, il a dû apprendre des tours de ce démon blanc, cassez-lui les dents avant qu’il ne se fasse disparaître !
Les garde s’exécutèrent. Les dents du malheureux s’étalaient sur le sol comme des perles ensanglantées. Le Magicien, estomaqué, claqua à nouveau des doigts et projeta Malice contre le mur le plus proche. Jamais au cours de ses voyages, il n’avait été autant en colère, ni à l’encontre du tyran qu’il avait contraint à lire le Livre de la Sagesse, ni contre la famille du vigneron qu’il avait persécutée. Il tonna contre Malice :
– Tu as raison, je suis un démon blanc, pour toi. Et tu vas voir que même le Diable tremblerait à l’idée de me rendre furieux !
Le roi retint le Magicien par l’épaule. Il déclara :
– Trop de violence ont terni la veillée en l’hommage de Monplaisir. Malice a permis de démasquer le coupable, ce balourd de Bouqui. Je ne pense pas que tu sois impliqué, Sorcier, mais laisse ma justice faire son travail et quitte mon palais.
Le vagabond prit Étincelle sur son épaule, en fulminant. Il quitta la pièce non sans avoir claqué des doigt deux fois. Une première fois quand il avait tourné le dos au roi, et les dents de Bouqui étaient de retour à leur places et dans le meilleur état possible. La seconde fois fut quand il était sur le pas de la porte, il regarda Malice, ricanant et fier de son tour. Il voulu lui faire payer, le changer en limace ou en lézard, mais une voix dans sa tête lui rappela que Bouqui passerait ses jour en prison ou serait même exécuté sans aide. Il ferma les yeux, Malice ne supporterait pas longtemps d’être privé de son bouc-émissaire favori. Le Magicien claqua une dernière fois des doigts et Bouqui disparut sous les yeux de l’assistance. Nul ne savait où il avait atterri, mais le Magicien savait qu’il y serait bien mieux loin des tourments d’un ami trop farceur. Quand le sorcier arriva à la sortie du palais, les gardes le poursuivaient, il disparut à son tour.
Malice devint conseiller du roi et acclamé pour avoir trouvé le responsable de la disparition de Monplaisir, et la vie continua dans ce royaume où l’on croyait celui qui hurlait le plus fort.