Moluam de Lomoan

adapté d’un conte du Vanuatu

Au village de Lomoan vivait un homme répondant au nom de Moluam. Il pensait être le plus rusé des hommes du Pacifique. Il se permettait de faire la morale à tout le monde, de donner des leçons aux enfants ou de corriger les sages du village ; après tout, n’était-il pas l’homme le plus intelligent de tous ?
Évidemment, son comportement en agaçait plus d’un, surtout que Moluam n’était de loin pas aussi intelligent que ce qu’il le croyait, certains allant même jusqu’à prétendre qu’il avait la plus petite tête de l’île. Mais on ne pouvait pas enlever à Moluam qu’il était travailleur, même si, en raison de sa volonté à démontrer ses théories farfelues, on ne voyait pas beaucoup les fruits de son labeur.

Un jour, en se promenant sur la plage, Moluam regarda dans l’eau de l’océan et y vit de nombreux poissons. Moluam avait très faim et se demanda comment faire pour n’avoir qu’à se pencher pour capturer tous ces poissons, brillant sous le soleil tels de petites étoiles filantes dans la vaste étendu d’eau. Une idée lui vint à l’esprit : il n’avait qu’à boire la mer ! Ainsi les poissons ne pourraient plus s’échapper et lui et les autres habitants de Lomoan n’auraient qu’à se baisser pour attraper assez de prises et ne plus avoir à pêcher. Moluam s’avança dans l’océan jusqu’à ce que l’eau atteigne la hauteur de ses hanches. Il se pencha en avant et commença à boire. Il se releva un peu plus tard pour reprendre son souffle, avant de recommencer l’opération, encore et encore.

Cela dura toute la journée. Quand le soleil se coucha, la mer s’abaissa, à cause de la marée. Moluam se dit à lui-même :
– C’est parce que j’ai bu l’eau que la mer a reculé. Il faut que je boive encore, afin de pouvoir attraper les plus beaux poissons de l’océan.
Il recommença à boire. Mais quelques heures plus tard, son estomac était plein de sel et Moluam ne se sentait pas bien. Il décida de s’arrêter pour ce jour-ci. Moluam rentra donc à Lomoan, chez lui. Quand il arriva, ses enfants étaient déjà couchés et sa femme l’attendait de pied ferme :
– Tu rentres tard. J’ai donné ta part du repas aux enfants. Qu’as-tu ramené ?
Moluam dit fièrement :
– Rien, mais demain, je montrerai à tout le monde que je suis l’homme le plus sage du monde, tu verras.
Il alla dormir.

Le lendemain, il retourna à la plage et entra dans l’océan. Il but pendant de longues heures, mais la mer ne descendait pas. Il continua, encore et encore. Il ne vit pas l’étrange voyageur le regardant curieusement depuis le rivage. L’inconnu, portant un manteau brun et poussiéreux, accompagné d’un chat noir, le hélait :
– Hé ! Toi là-bas ! Qu’est-ce que tu fais ?
Moluam ne fit pas attention. Comment pouvait-on le déranger alors qu’il allait démontrer son savoir et son ingéniosité ? Un autre habitant de Lomoan rejoignit l’étranger, il s’agissait de Tjolai, un pêcheur. L’inconnu lui demanda :
– Qui est l’homme qui est en train de boire depuis des heures ?
Tjolai regarda et s’esclaffa :
– C’est Moluam, il prétend être un savant, mais en vérité, il ne sait rien.
L’inconnu rigola avec le pêcheur. Il prit son chat sur l’épaule et accompagna Tjolai dans l’océan, pour rejoindre Moluam. Celui-ci ne les vit pas s’approcher, l’étranger murmura à l’autre habitant de Lomoan :
– J’ai énormément voyagé, et pourtant je n’ai jamais vu de spectacle aussi curieux et étrange que celui-ci.
Tjolai piqua Moluam dans le dos avec la pointe d’une de ses flèches à poisson. Le prétendu sage avala sa gorgée d’eau de travers et la recracha. En voyant le pêcheur et le vagabond, qui lui était totalement inconnu, il se mit à crier :
– Tjolai, est-ce toi qui m’as fait mal ?
L’intéressé répondit :
– Moi ? Comment ça ?
Moluam expliqua :
– Si tu m’avais laissé tranquille, j’aurais pu boire la mer, ainsi nous aurions eu beaucoup de poissons. Mais voilà, tu n’arrives pas à t’empêcher de te moquer de moi. Résultat : nous ne mangerons pas de poisson.
L’inconnu tomba à la renverse en explosant de rire. Il tomba dans l’eau, avec son chat, hilare. Moluam semblait surpris par la réaction de l’étranger. Il réfléchit et se dit que cet homme au teint pâle ne devait pas avoir un esprit aussi vif que le sien. Tjolai aida l’inconnu à sortir de l’eau et à récupérer son chat. Il demanda à Moluam :
– Mon ami, as-tu seulement déjà attrapé un poisson de cette manière ?
– Non, répondit Moluam.
L’inconnu reprenant son souffle dit alors :
– Et tu n’en auras jamais ! On ne peut pas assécher la mer, même par magie !
Tjolai ajouta :
– Si je tire une flèche en direction du soleil, celui-ci ne tombe pas.
Il décocha une flèche en direction de l’astre du jour. Celle-ci retomba dans l’océan.
Moluam partit se réfugier chez lui, rouge de honte.
Tjolai invita l’étranger à déguster le poisson qu’il avait pêché, à Lomoan. Le lendemain, celui-ci repartit en bateau vers de nouveaux voyages. Moluam apprit ainsi qu’il n’était peut-être pas aussi sage et malin qu’il ne le pensait.