L’oiseaux de feux

adapté d’un conte Russe

Dans un royaume à l’est de l’Europe vivait un tsar du nom de Démian. C’était un bon dirigeant, ni trop souple, ni trop dur, et le peuple l’appréciait. Le monarque avait trois fils qu’il chérissait : Piotr, Vassily et Ivan. Les trois jeunes princes étaient prêts à tout pour satisfaire leur père.

Le tsar possédait un verger unique en son genre, rempli de magnifiques pommiers. Ces arbres étaient spéciaux, ils avaient été offerts à son père par un étrange voyageur et de nombreux tsars voisins enviaient Démian pour ses pommiers car ils donnaient des pommes d’or. En dehors de ses fils, le verger était le bien le plus précieux du tsar. Chaque soir, il comptait les fruits d’or et chaque matin, il vérifiait qu’il en restait exactement le même nombre. Un quart de l’armée de Démian était mobilisé pour protéger les merveilleux pommiers, car rien ni personne ne devait dérober la moindre pomme.

Un jour, le tsar Démian se rendit compte que quelqu’un volait des fruits dans son verger. Il demanda un rapport aux gardiens. Mais personne n’avait vu ou entendu quoi que ce soit. La disparition de ses pommes hantait le monarque, il en perdit le sommeil et la faim. Le tsar convoqua alors ses fils. Il leur dit :
– Cela ne peut plus continuer, je risque de mourir de chagrin si on ne capture pas le malfrat qui dérobe mes précieuses pommes. Je nommerai héritier celui de vous trois qui découvrira et capturera celui qui se cache derrière ces larcins !
Les frères décidèrent de monter la garde chacun leur tour et en informèrent leur père, jurant d’arrêter le responsable de la disparition des pommes. Piotr se porta volontaire pour veiller sur le verger le premier soir. Il se rendit dans le verger et commença sa ronde. Après avoir fait le tour du jardin, il s’assit dans l’herbe au pied d’un pommier. Petit à petit, ses yeux se fermèrent, son corps s’engourdit et Piotr s’endormit. Le lendemain le tsar demanda à son fils :
– As-tu vu celui qui vole mes pommes d’or ?
Piotr répondit avec mauvaise foi :
– J’ai gardé les yeux ouverts toute la nuit, résistant aux assauts du sommeil, mais je n’ai vu personne.
Ce fut alors au tour de Vassily de garder les jardins. Comme son frère, il fit le tour du verger et décida de s’asseoir au pied d’un arbre au centre de celui-ci ; ainsi il n’avait qu’à tourner la tête pour apercevoir le moindre malfrat osant défier sa vigilance. Mais la journée fut longue et l’herbe était confortable. Malgré ses efforts pour rester éveillé, Vassily se laissa tomber dans les bras de Morphée. Le matin suivant, quand le tsar Démian lui demanda s’il avait pu appréhender le voleur, Vassily se contenta de répondre :
– Je n’ai vu personne s’approcher du verger. Je ne comprends pas comment nos pommes disparaissent.
Démian envoya alors Ivan, son plus jeune fils, accomplir son tour de garde. Le benjamin des trois frères était également le plus sage. Pour ne pas s’assoupir, il marcha toute la nuit dans les allées du jardin, et quand il se mettait à bailler, il se rinçait le visage avec de la rosée. Ivan erra dans le verger de longues heures. Au milieu de la nuit, il aperçut une lueur déchirant l’obscurité. La lumière provenait d’un pommier, le voleur avait sûrement besoin d’une torche pour commettre ses méfaits. Ivan s’approcha discrètement de la source lumineuse, de peur qu’effrayé, le brigand ne prenne la fuite. Quand il arriva vers l’arbre, il vit avec surprise qu’il ne s’agissait pas d’un bandit qui dérobait les pommes de son père : sur une branche se tenait un grand oiseau au plumage flamboyant. C’était l’animal le plus majestueux qu’Ivan n’avait jamais vu. La lumière provenait de l’oiseau lui-même. Il picorait les pommes d’or. C’était lui, le fameux voleur qui tourmentait le tsar. Ivan se glissa sous la branche où se tenait l’oiseau de feu et l’attrapa par sa longue traîne aux plumes dorées. L’oiseau se débattit pendant que le fils du tsar le tirait vers lui. Le volatile finit par réussir à s’échapper ne laissant qu’une unique plume entre les mains d’Ivan.
Quand il dut faire son rapport auprès de son père, le jeune homme raconta :
– Il ne s’agissait pas d’un malfaiteur ou d’un voleur, mais d’un oiseau de feu, brillant comme le soleil et aussi majestueux qu’un paon !
Il montra la plume à son père. Ravi, le tsar fit d’Ivan son héritier, comme il l’avait promis.

Démian retrouva l’appétit et le sommeil, mais ses rêves étaient habités par le fantastique oiseau que son fils avait rencontré. D’ailleurs, il n’était plus réapparu dans le verger. S’en devint une obsession pour le tsar, il voulait obtenir cet animal merveilleux coûte que coûte. Il appela, à nouveau, ses trois fils au près de lui et déclara :
-Pourquoi n’iriez-vous pas parcourir le monde en quête de l’oiseau de feu ? Il faudrait s’assurer qu’il ne puisse plus revenir manger nos pommes.
Piotr et Vassily approuvèrent et partir sans autre revêtir leurs armures et seller leurs chevaux. Ils n’avaient pas digéré l’humiliation que leur avait infligé leur jeune frère en démasquant le responsable de la disparition des pommes d’or. Le tsar garda Ivan près de lui, le trouvant trop jeune pour partir à l’aventure. Le jeune homme en fut très déçu, car il voulait vraiment ramener l’oiseau de feu pour faire plaisir à son père. Il insista chaque jour auprès de Démian, le suppliant de le laisser quitter le palais, promettant d’être le plus prudent possible. Le tsar voyait la tristesse de son jeune fils et accepta, au bout de quelques semaines, de le laisser prendre la route, afin de lui redonner le sourire.

Ivan s’en alla donc sur son cheval, non sans avoir embrassé un dernière fois son père bien-aimé. Il parcourut tout le pays durant de longs jours. Il ne trouva rien, personne n’avait jamais entendu parler de l’oiseau de feu. Il finit par arriver à une croisée de chemin. Sur un panneau de vieux bois était inscrit :

Qui ira tout droit aura faim et froid.
Qui prendra le chemin de droite sera sain et sauf, mais sa monture perdra.
Qui prendra à gauche mourra, mais son cheval vivra.

Ivan choisit de ne pas prendre de risque et s’engagea sur le chemin de droite, il valait mieux perdre son cheval que de mourir de faim, assassiné ou victime d’une quelconque malédiction. Il arriva à l’orée d’une forêt. Il y avait un vacarme assourdissant, comme si deux armées se faisaient face. Le cheval de Ivan se cabra et projeta le jeune prince au sol. Cette infortune sauva la vie d’Ivan, à peine eut-il repris ses esprits qu’une boule de feu, sortie de nulle part, frappa le cheval et le réduisit en cendres. Quelques minutes plus tard, le brouhaha se calma, laissant Ivan seul, sans monture. Contraint de continuer à pied, Ivan savait que cette étrange mésaventure compromettait, peut-être irrémédiablement, sa quête de l’oiseau de feu. Déterminé à tout de même continuer sa route, le prince marcha tristement durant quelques jours. Abattu et épuisé, il finit par s’asseoir sur une vieille souche où il se prit la tête dans les bras. Après un long moment, où il faillit renoncer à sa mission et rentrer chez son père, il entendit des pas s’approcher de lui. Une voix claire à l’accent étrange s’adressa à lui :
– Tu me sembles bien triste, jeune prince.
Ivan leva les yeux et vit un homme vêtu d’un manteau rongé par les mites se tenir devant lui. Un chat gambadait joyeusement entre les jambes de l’inconnu. Ivan reconnut l’étranger dont son père lui avait parlé, celui qui avait offert les pommes d’or à son grand-père. On le lui avait décrit comme un mendiant au visage souriant et aux cheveux en bataille, mais que derrière cette apparence peu flatteuse se cachait en fait un sorcier aux grands pouvoirs. Il se faisait simplement appeler le Magicien.
Ivan lui répondit :
-Mon père, le tsar Démian, nous a demandé à mes frères et moi de retrouver l’oiseau de feu qui volait nos pommes d’or, mais mon cheval est mort en route.
Le Magicien se frotta le menton :
– Comment est mort ton cheval ?
– Une étrange boule de feu l’a réduit en poussière, il y a quelques jours, raconta le prince.
L’enchanteur et son chat s’échangèrent un regard, le vagabond semblait gêné. Cela piqua la curiosité du fils de Démian qui interrogea le Magicien à ce sujet. Celui-ci dit calmement :
– Je crois bien que c’est moi qui ai tué ton cheval. Il y a quelques jour, j’affrontais une horrible harpie qui mangeait les enfants de la région et qui résidait dans cette forêt. Je pense que ton cheval a reçu une de mes boules de feu qui a manqué sa cible. Par conséquent, je suis ton débiteur.
Il tendit sa main pour aider Ivan à se relever. Le jeune homme demanda, légèrement inquiet :
– Il y a une harpie dans cette forêt ?
Le Magicien eut un rictus cruel :
– Plus maintenant.
Ivan et son nouveau compagnon, ainsi que le chat de celui-ci, sortirent de la forêt en deux jours. Alors qu’ils marchaient, le Magicien dit :
– Même si je suis désolé pour ta monture, je vais être honnête, tu aurais dû t’y attendre. J’avais laissé un panneau mettant en garde contre pareille mésaventure. De plus, pour être tout à fait franc, même à cheval, tu n’aurais jamais trouvé l’oiseau de feu. Je suis le seul qui puisse t’aider dans ta quête. Comme je suis responsable de la perte de ton destrier, je m’engage à t’accompagner dans ta mission.
Ivan demanda :
– Comment saviez-vous que je perdrais ma monture, ou que je mourrais si je prenais un autre chemin ?
Le vagabond répondit sans regarder le prince :
– Si je te le disais, tu ne me croirais pas.
Être accompagné de cet étrange personnage semblait rendre la marche plus aisée, comme si les kilomètres filaient sous leurs pieds. Il sembla même à Ivan qu’ils effacèrent une longue et périlleuse route de montagne en moins de deux heures.

Ils arrivèrent devant un grand mur blanc. Le Magicien se gratta la nuque et se tourna vers Ivan. Il expliqua :
– Tu vas escalader ce mur. Tu arriveras dans un grand jardin au centre duquel se trouve une cage en or. L’oiseau de feu se trouve à l’intérieur. Les gardes dorment, prends l’oiseau en faisant bien attention à ne pas toucher la cage.
– Vous ne venez pas avec moi ?
L’enchanteur montra son chat du doigt :
– Étincelle n’est pas un exemple de discrétion et je ne veux pas le laisser seul.
Le prince semblait légèrement anxieux, il proposa :
– Vous pourriez prendre l’oiseau pendant que je surveille votre chat.
Le Magicien soupira :
– C’est ta mission de récupérer l’oiseau, tu n’auras aucun mérite si je te mâche le travail. Va !
Alors qu’Ivan allait encore protester, le Magicien claqua des doigts et le jeune homme se retrouva au sommet du mur blanc. Ne pouvant plus faire demi-tour, le prince descendit dans le jardin et s’approcha de la grande cage que le vagabond lui avait décrite. Comme prévu, il vit que les gardes dormaient à l’ombre des arbres. Il arriva près de l’oiseau et de sa prison dorée. S’il ouvrait la cage, Ivan prenait le risque de voir l’animal s’envoler et lui échapper. Faisant fi des avertissements du Magicien, il prit la cage dans les bras. Ce fut alors un concert de carillons et de cloches qui alerta les gardes de la présence du malheureux Ivan. Ils s’emparèrent du jeune prince et le menèrent devant leur tsar, un dénommé Afrone. Il était furieux qu’on ait essayé de lui voler son oiseau de feu. Il tonna à l’adresse d’Ivan :
– Qui es-tu ? D’où viens-tu ?
Le jeune homme répondit :
– Je suis Ivan, fils du tsar Démian. Ton oiseau de feu a pris la mauvaise habitude de venir manger les pommes d’or de mon père, il m’envoie donc le récupérer.
Afrone se calma, il ne voulait pas créer d’incident diplomatique avec un autre tsar en faisant exécuter son fils sous le coup de la colère. Cependant, il ne pouvait pas laisser la tentative de vol impunie. Il dit :
– Si tu étais venu me demander l’oiseau, comme un honnête homme, je te l’aurais donné ou je te l’aurais échangé contre quelque chose d’autre. Maintenant tout le monde va savoir que Ivan, fils de Démian, est un voleur… Mais je vais passer l’éponge sur ton acte pour cette fois, en échange d’un petit service. Le tsar Koussman dirige un royaume à plusieurs jours de marche. Il possède un cheval à la crinière d’or, va et ramène-moi cet animal.
Ivan s’en alla rejoindre le Magicien qui l’attendait, les bras croisés à l’extérieur du palais d’Afrone. Il grogna :
– Pourquoi a-t-il fallu que tu touches à cette cage ?
Le jeune prince baissa les yeux, désolé. Le Magicien soupira :
– Bon, rendons-nous chez le tsar Koussman et n’en parlons plus.

Ils marchèrent à peine deux jours avant de se retrouver devant les écuries en pierres blanches du tsar Koussman. Le Magicien claqua des doigts. Les gardes veillant sur le lieu s’affalèrent endormis sur le sol. Le vagabond dit à Ivan :
– Va chercher le cheval, mais ne touche pas à sa bride. Si tu te fais prendre, ne compte pas sur moi pour te sortir de ce mauvais pas.
Le jeune prince fonça dans les écuries et vit le superbe cheval à la robe blanche. Sa crinière luisait d’une lueur dorée. Il prit le cheval, mais son regard s’attarda sur l’objet accroché au mur près de la bête : une magnifique bride sertie de diamants, de saphirs et de rubis. Il aurait été stupide de prendre un si beau cheval sans une bride digne du plus puissant empereur de Russie. Sans réfléchir, il se saisit de l’objet. Et encore une fois, l’alarme retentit et les soldats de Koussman se réveillèrent pour se saisir de lui. Ils le traînèrent devant leur tsar qui lui demanda, comme Afrone, qui il était. Après qu’Ivan lui ait répondu, Koussman lui dit :
– Vois-tu, tu m’aurais demandé de te donner le cheval, je l’aurais fait, par amitié pour Démian, ton père. Maintenant tout le monde va savoir que Ivan, son fils n’est qu’un vulgaire voleur de chevaux. Je pourrais te pardonner, mais tu vas devoir me ramener la fille du tsar Dalmat, la belle Hélène.
Il relâcha le pauvre prince qui retrouva un Magicien de bien mauvaise humeur à la porte du palais avec Étincelle.
– Pourquoi ? Pourquoi je me donne autant de mal pour payer ma dette, alors que tu sembles t’amuser à tout gâcher ?
Ivan ne répondit pas fixant le bout de ses chaussures, le visage marqué par la honte. Le vagabond lui tapa sur l’épaule :
– Allons chercher la princesse ! Je t’ai promis de t’aider à récupérer l’oiseau de feu, alors s’il faut ramener la belle Hélène à Koussman, nous irons chercher la demoiselle.

La route jusqu’au palais du tsar Dalmat fut plus longue. Au bout d’une semaine de route, ils arrivèrent devant les portes d’or du jardin de Dalmat. Le sorcier tendit son chat à Ivan :
– Je vais chercher la princesse moi-même. Avec ta maladresse et ta tendance à ne rien écouter de ce que je te dis, tu risquerais de te faire prendre. Et je n’ai pas envie que Dalmat nous envoie chercher le dragon du tsar Vladim, qui à son tour nous enverra récupérer le grimoire du tsar Kirin, qui voudra un poil de la moustache de son rival le tsar Bogdan… et j’en passe. Je veux bien t’aider, mais je ne compte pas passer des années à faire les courses de ces seigneurs. Toi, tu te contentes de surveiller Étincelle.
Le Magicien entra dans le jardin et se cacha dans un buisson. Il attendit qu’Hélène ne sorte du palais pour se promener. La jeune fille apparut. Le vagabond claqua des doigts et les tiges des fleurs avoisinantes s’enroulèrent autour du corps de la princesse, la ligotant. Le Magicien sortit de sa cachette et prit Hélène qui s’était évanouie de peur sur son épaule en s’excusant :
– Désolé, mademoiselle. Je suis sûr que vous me pardonnerez plus tard, mais je n’ai ni le temps, ni l’envie de tenter de vous convaincre de me suivre de votre plein gré.
Il partit en courant, la princesse sur l’épaule. Il l’amena vers Ivan qui l’attendait non loin de là, Étincelle dans les bras. Le Magicien claqua des doigts et le chat se changea en superbe étalon noir. Il cria à Ivan :
– Monte sur le cheval, on ne va pas tarder à avoir l’armée de Dalmat aux trousses.
Le prince obéit alors que le Magicien posait Hélène sur le cheval. Il monta à son tour sur Étincelle et lui ordonna de galoper jusqu’au palais de Koussman. Pendant ce temps, au palais de Dalmat, c’était la panique. Mais à peine le tsar eut réussi à démêler les hurlements, les cris et les pleurs des suivantes de sa fille et de ses gardes, Ivan et ses compagnons étaient loin.

Sur le trajet, Ivan demanda au Magicien :
– Pourquoi ne pas avoir transformé Étincelle en cheval plus tôt ?
– Tu aurais aimé être métamorphosé en cheval pendant plusieurs jours ? grogna le vagabond.
– Non.
– Bien, dis-toi bien qu’Etincelle, c’est pareil, je ne le transforme qu’en cas d’urgence. Il m’en veut déjà suffisamment pour l’avoir enfermé dans un tableau pendant un siècle.
Devant le regard interrogateur de son jeune ami, le sorcier soupira :
– Une longue histoire, digne d’être racontée, mais pas maintenant. La princesse se réveille.
Ivan porta pour la première fois son attention sur Hélène. Elle était d’une beauté époustouflante. Si belle que le jeune prince en tomba immédiatement amoureux. Le coup de foudre fut réciproque. Il supplia le Magicien :
– Comment puis-je donner Hélène au tsar Koussman ? Je l’aime de tout mon coeur !
Le Magicien prit le jeune homme et la princesse, qui semblait désespérée par la situation, en pitié.
Une fois devant le palais de Koussman, le vagabond expliqua :
– Je vais me changer en princesse Hélène et tu me donneras à Koussman. Il sera distrait pendant un moment, tu prendras le cheval et tu m’attendras avec la princesse sur la route qui mène au palais de Afrone.

Ivan remit le Magicien transformé à Koussman, qui le remercia vivement pour le service rendu en lui offrant le cheval et sa bride. Le tsar ordonna que l’on organise ses noces avec la princesse dans l’heure. Il fit sortir ses meilleurs mets, les hydromels et les vins les plus raffinés. Tout le royaume se pressa pour célébrer les noces de Koussman avec la princesse Hélène. La fête fut sublime, mais avant que le mariage ne soit prononcé, le tsar voulut embrasser la mariée, mais en lieu en place de lèvres douces au goût sucré, il se retrouva nez à nez avec un mendiant au pardessus miteux ricanant :
– Il s’en est fallu de peu avant que je ne me retrouve marié à toi ! Désolé, l’ami, mais mon coeur est déjà pris par une belle Irlandaise aux courbes généreuses !
Il prit ses jambes à son cou, devant une assemblée hilare. On raconta encore des siècles durant les noces avortées du tsar Koussman et d’un clochard, et cette histoire avait le don de faire rire petits et grands.

Le Magicien retrouva la princesse et Ivan. Il redonna à Étincelle sa forme initiale et monta sur le cheval blanc accompagné du reste de la troupe. Ils se rendirent chez le tsar Afrone. Mais une fois le palais d’Afrone en vue, le Magicien nota un soupçon de tristesse dans le regard du prince. Il soupira :
– Qu’il y a-t-il encore ?
Ivan répondit :
– Je sais que je vais récupérer l’oiseau de feu après lequel nous courons depuis des jours, mais je suis vraiment triste à l’idée de perdre le cheval blanc à la crinière d’or.
L’enchanteur se plaqua la main sur le visage, dépité :
– Ah, mon jeune ami, si seulement tu te contentais d’être empoté. Il a fallu que tu sois sentimental par-dessus le marché.
Le Magicien claqua des doigts transformant Étincelle en cheval blanc à la crinière d’or.
– Amène Étincelle à Afrone. Une fois que tu auras récupéré l’oiseau de feu, rentre chez ton père avec Hélène, le cheval et l’oiseau.
Le vagabond descendit du cheval. Ivan demanda :
– Vous ne m’attendez pas ?
Le Magicien grogna :
– Non, tu vas récupérer l’oiseau de feu, ainsi j’aurai payé ma dette. Nos routes se séparent ici.
Le jeune prince déclara :
– C’est donc un adieu ?
Le sorcier grogna :
– Avec ton don pour t’attirer des ennuis, je suppose que tu vas encore avoir besoin de moi. Nos chemins se recroiseront prochainement, Ivan, fils de Démian.
Il s’éloigna alors que le jeune homme entrait dans le palais d’Afrone, Étincelle transformé, à ses côtés.

Ivan donna Étincelle au tsar qui le remercia chaleureusement en lui donnant l’oiseau de feu tant convoité et la cage en or. Le jeune prince rejoignit ensuite la princesse Hélène et le véritable cheval à la crinière dorée. Pendant ce temps Afrone voulut essayer son nouveau destrier. Il organisa donc une grande partie de chasse. Mais alors qu’il poursuivait un lapin, soudainement le tsar tomba par terre. Le cheval avait disparu, et un chat noir détalait à travers le bois. Les amis du tsar éclatèrent de rire à la mine déconfite d’Afrone. Quand il voulut lancer ses soldats à la poursuite d’Ivan, celui-ci était déjà bien loin.

Après presque une semaine de route, Ivan et Hélène arrivèrent à l’orée de la forêt où il avait fait la rencontre du Magicien. Fatigués, les deux amoureux décidèrent de se reposer à l’ombre d’un pin. C’est alors que Piotr et Vassily, qui rentraient bredouilles chez leur père après de longs mois de recherche, virent leur frère en compagnie de la magnifique princesse. Ils notèrent également la présence du superbe cheval, ainsi de ce qu’ils avaient cherché pendant une éternité : l’oiseau de feu.
Déjà humiliés quand Ivan avait démasqué le volatile, ils n’étaient pas prêts à se faire surpasser à nouveau par le benjamin de la fratrie. Ils le décapitèrent dans son sommeil et prirent ses biens. Quand la princesse se réveilla, Piotr lui mit un poignard sous la gorge :
– Tu diras à notre père que c’est nous qui t’avons trouvée, ainsi que le cheval et l’oiseau. Sinon tu subiras le même sort que notre frère. Promets-le !
Apeurée, la belle promit.
Vassily et Piotr tirèrent au sort pour savoir qui épouserait Hélène. Piotr l’emporta. Ils rentrèrent ainsi chez leur père, souriants et triomphants.

Le cadavre d’Ivan resta des heures au pied de l’arbre. Si bien que les corbeaux commencèrent à voler autour. Alors qu’un corbeau et ses petits se posèrent sur le corps, un chat noir surgit. Il attrapa un des corbillats et le tint en otage alors que son maître s’approchait. Comme annoncé, les routes d’Ivan et du Magicien se croisaient à nouveau. Le sorcier, qui savait parler aux oiseaux, dit au corbeau :
– Dis à tes congénères de s’éloigner de ce corps.
Le corbeau hurla et le nuage noir qui s’était formé autour de la dépouille se dispersa. Le volatile réclama :
– Demande à ton chat de lâcher mon enfant.
Le vagabond observa Ivan. Il lança un regard dur au corbeau :
– Avant, tu iras me chercher un fiole d’eau vive et une fiole d’eau morte. Fais vite, Étincelle a faim !
L’oiseau noir s’en alla. Après quelques heures, il revint avec les deux fioles. Le Magicien soupira :
– Ma magie ne permet pas de ressusciter les morts, mais je connais quelque trucs pour réaliser l’impossible.
Le corbeau, qui avait retrouvé son enfant, était resté, curieux.
– Faire revenir un mort à la vie ?
– Regarde, dit le vagabond.
Il versa l’eau morte sur le cou tranché d’Ivan. La peau se ressouda. Il aspergea le corps d’eau vive et Ivan se réveilla, comme s’il sortait d’un long sommeil. Quand il s’étira, le Magicien lui expliqua la situation :
– J’ai aperçu tes frères avec le cheval et l’oiseau. Hélène était avec eux. Je fus surpris de ne pas te voir avec eux, donc je t’ai recherché. Je t’ai retrouvé décapité, au pied de cet arbre. Je t’ai ramené à la vie. Ne me demande pas comment, ni pourquoi, file et rentre chez toi, avant que tes frères ne s’attribuent tout le mérite de notre aventure.

Ivan remercia rapidement le Magicien et courut en direction du palais du tsar Démian. Quand il arriva en ville, le jeune prince remarqua que les maisons étaient parées d’or et richement décorées. Il demanda à un passant quel événement était célébré. On lui répondit :
– Le prince Piotr va épouser la princesse Hélène, cet après-midi.
Sans demander son reste, Ivan se précipita au palais. Avant que les gardes, qui le reconnurent, ne puissent annoncer son retour au tsar, le prince poussa les lourdes portes de la salle du trône. Vassily, Piotr et Hélène, contrainte par les deux frères, préparaient les noces avec Démian. A la vue d’Ivan, ses frères ainés pâlirent. Hélène se précipita vers son bien-aimé et déclara :
– C’est en vérité Ivan que je veux épouser, car c’est lui qui m’a cherchée chez mon père en compagnie du Magicien.
Le plus jeune des trois princes raconta toute son histoire. Quand il conclut son récit, Démian le prit dans ses bras, heureux de retrouver son fils. Mais il était également en colère contre Piotr et Vassily qu’il chassa du royaume.

Le mariage eut bien lieu, mais ce fut donc Ivan qu’Hélène épousa en grandes pompes. Lors du banquet suivant les noces, Démian dit à son fils :
– Tu as rencontré le Koldun, le Magicien. On raconte que quiconque croise son chemin et obtient son aide est destiné à un avenir radieux.
Ce fut le cas : après quelques années, le tsar Démian mourut et Ivan monta sur le trône. Son règne fut long et sage, aux côtés de la belle Hélène.