L’hospitalité au roi Mathias

 Hongrie

Cela se passe à l’époque où le roi Mathias régnait sur la Hongrie. C’était un roi d’une grande humilité et d’une grande sagesse, très apprécié de son peuple.

Comme beaucoup de rois, Mathias allait souvent chasser. Un matin, il décida de partir s’adonner à ce loisir royal. Il quitta son palais, accompagné d’un groupe de gardes, et se dirigea vers la plus grande forêt des environs. Le roi et ses gardes s’engagèrent dans cette mer d’arbres, qu’ils avaient déjà parcourue plusieurs fois, lors de précédentes parties de chasse. La journée ne fut guère fructueuse et Mathias désespérait de réussir à ramener ne serait-ce qu’une petite grive ou un jeune marcassin, afin de ne pas avoir le sentiment d’avoir perdu sa journée. Le soleil s’abaissait à l’horizon et le groupe s’apprêtait à retourner au palais, quand le monarque vit un magnifique cerf sous la lumière dorée du crépuscule. Il s’élança à la poursuite de l’animal et s’enfonça dans les entrailles de la forêt, malgré les appels de ses compagnons, inquiets de voir leur seigneur risquer de s’égarer alors que l’obscurité allait bientôt tomber. Il banda son arc et rata la bête, une fois, deux fois, trois fois et continua durant de longues minutes, pourchassant le gibier à travers les bois. Ce ne fut qu’une fois son carquois vide que le roi constata qu’il avait perdu ses gardes. Il observa le cerf fuir sous le dernier rayon de soleil avec un regard déçu. Il descendit de son cheval, épuisé par la poursuite du cerf. Posant la main sur le collet de son destrier, il se dit à lui-même :
– Il fait trop sombre pour que je puisse retrouver mes gardes. Je n’aurais peut-être pas dû pourchasser ce gibier alors que le soleil se couchait déjà.
Il marcha à côté de son cheval sur le chemin qu’il pouvait à peine distinguer, grâce aux quelques rayons de lune parvenant à percer la voûte sombre de branches et de feuilles. S’il suivait le chemin, se disait-il, il parviendrait à sortir de la forêt, pour ensuite chercher une auberge où passer la nuit. Il marcha, ruminant sa bêtise d’avoir voulu persévérer dans sa chasse en dépit des avertissements de ses compagnons, durant un instant qui lui parut être une éternité. Bien que le roi fut d’un caractère courageux et raisonné, il commença à s’inquiéter : arriverait-il à sortir un jour de cette forêt? Il erra en compagnie de son cheval de longues minutes encore, l’espoir le quittant peu à peu, la fatigue s’emparant de lui.

Ce fut alors qu’il la vit. Perdue dans une petite clairière, se tenait une petite maison de bois. Mathias sentit son coeur et son courage revenir au galop. Il attacha son cheval à un arbre. Il y avait assez d’herbe dans cette clairière pour que sa monture puisse se repaître à sa faim. Le monarque se dirigea vers la porte de la maison et toqua. Il entendit le grincement de la chaise qui indiquait que quelqu’un se levait. Une vieille femme lui ouvrit la porte. Mathias la salua avec courtoisie:
– Bonsoir, je me suis égaré dans cette immense forêt et j’ai également perdu mes compagnons.
La vieille dit avec ironie :
– Ce n’est pas de nuit que tu les retrouveras, jeune ami.
Malgré la moquerie, le ton de la femme était chaleureux. Elle ajouta :
– Mais tu dois être gelé, entre ! Il y a un banc à l’intérieur, tu pourras y dormir.
Le roi entra dans la petite maison. La vieille s’excusa :
– Je ne peux malheureusement pas t’offrir le repas, je n’ai plus rien à manger.
Mathias fit signe que ce n’était pas grave. Il raconta sa mésaventure à la femme, qui l’écouta attentivement. Par humilité, il ne précisa pas qu’il était roi. De nombreuses fois, son ventre cria famine en émettant de petits gargouillis. Constatant que son hôte avait visiblement faim, la vieille femme alla chercher sa seule et unique poule et la tua pour préparer une soupe. Quand elle posa une soupe à l’odeur alléchante devant Mathias, celui-ci fut très ému. Il chercha un moyen de la remercier de façon juste pour avoir sacrifié ses dernières réserves pour un inconnu à qui elle ne devait rien. Il vit de nombreux yeux de gras dans la soupe et les compta. Il regarda la vieille qui ne semblait pas comprendre pourquoi cet homme de toute évidence affamé restait immobile devant sa soupe. Elle demanda :
– Cette soupe ne te convient pas ?
Le roi lui sourit :
– Cette soupe sent vraiment bon et me touche énormément !
– Alors pourquoi attends-tu ? Mange !
Mathias dit calmement :
– Sais-tu que je suis le roi Mathias ?
La vieille le regarda et le reconnut :
– Mille pardons, Votre Altesse, je ne vous ai pas reconnu et je ne vous reçois pas assez convenablement pour quelqu’un de votre rang.
Le roi la rassura :
– Tu me reçois d’une façon plus digne qu’aucun noble ne m’a jamais reçu. Tu as sacrifié ta dernière poule pour me faire plaisir en me préparant ce superbe repas. Pour te remercier, je vais t’offrir autant de pièces d’or qu’il y a d’yeux dans ta soupe.
Après avoir posé le nombre exact de pièces promises, Mathias mangea la soupe. Le repas fut fort agréable pour le roi. Le goût était à la hauteur des attentes provoquées par l’apparence et l’odeur du bouillon. Alors que le monarque dégustait son potage avec appétit, un groupe de gardes toqua à la porte. Le meneur du groupe, un homme aussi grand qu’un ours, s’exclama, à la vue du seigneur :
– Sire, nous vous avons recherché pendant des heures, nous vous trouvons enfin !
Les gardes remarquèrent le tas d’or sur la table. Suite à leurs questions, le roi leur raconta sa nuit et la raison pour laquelle il avait offert cet or à la vieille femme. Quand Mathias eut terminé sa soupe, ils rentrèrent au palais. La nuit avait été longue et le soleil pointait à l’horizon quand le roi alla se coucher.

Parmi les gardes présents cette nuit-là, il y avait le fils du cuisinier royal. Le cuisinier était un homme cupide et arrogant. Quand son fils lui raconta l’histoire de la vieille femme et de la soupe, il lui vint à l’esprit que si une pauvre vieillarde pouvait satisfaire l’appétit du roi et s’enrichir aussi facilement, lui, le cuisinier royal pouvait recevoir encore plus de pièces d’or.
Durant la semaine qui suivit, alors que le froid et l’hiver s’abattaient sur le royaume de Hongrie, le roi lui demanda une soupe de poule. Le cuisinier alla faire tuer une volaille, et s’affaira à ce qu’il y ait un maximum d’yeux dans le potage. Quand il la servit à Mathias, celui-ci devina ce qui se tramait dans l’esprit avide de son cuisinier. Il regarda la soupe et refusa d’y goûter. Il gronda :
– Tu te moques de moi ! Cette soupe est immangeable ! Il n’y a que du gras ! Avec toutes les poules et tout ce que tu as à disposition, tu n’es pas capable de faire mieux que ça ! Déguerpis ! Je trouverai un cuisinier moins obsédé par l’or que toi et plus compétent !
Le marmiton se fit ainsi expulser du palais. Il attendait de l’or, mais repartit les mains vides.