Les trois frères

adapté d’un conte libanais

Notre histoire se déroule dans l’actuel Liban. Il y avait trois frères : Hdaydein, Azeinzein et Rmaïlen. Chacun voulut construire une maison à son image. Hdaydein, l’aîné, la construisit en fer, métal avec lequel il forgeait les épées. Azeinzein, au rire cristallin, la fit en verre. Rmaïlen, le benjamin, qui aimait faire de longues balades au bord de la Méditérannée, bâtit une maison en sable. Les trois frères étaient fiers de leurs demeures respectives et y vécurent sans ennuis pendant de longs mois.

Le Magicien avait fait une longue route sous le soleil harassant du désert. Il n’était pas de bonne humeur. Son périple à travers le monde avait mal tourné ces dernières semaines, il s’était fait attaquer par des brigands qui lui avait dérobé son chapeau et le peu de biens qu’il transportait avec lui, il s’était égaré au beau milieu de nulle part et comme si ça ne suffisait pas, il s’était découvert une allergie aux poils de chameaux, le forçant à continuer son chemin à travers l’Arabie à pied. Il arriva donc énervé et à bout de nerf dans la ville où les trois frères avaient élu domicile.

Le vagabond toqua à la porte de Rmaïlen et demanda l’hospitalité. Il avait vraiment besoin de repos et ne pouvait pas continuer son voyage sans avoir dormi quelques heures et manger quelque chose. Rmaïlen entrouvrit la porte et crut voir un fantôme. Il était vrai que le Magicien avait eu meilleur apparence : son manteau râpé était couvert de poussière, son visage était pâli et émacié par le manque de nourriture, ses cheveux noirs tombaient devant ses yeux et il avait encore la peau légèrement rouge à cause de ses crises d’allergie aux chameaux. Rmaïlen claqua la porte au nez de l’enchanteur. Celui-ci le prit très mal. Il gronda :
-Si vous ne m’ouvrez pas la porte, je jure de raser ta maison !
Rmaïlen, persuadé d’avoir affaire à un fantôme, refusa d’ouvrir. Le Magicien vociféra un flot d’insultes avant de claquer de ses longs doigts fins. Un vent terrible s’abattit sur la maison de sable qui tomba en poussière. Il regarda Rmaïlen assis dans ce qu’il restait de sa demeure et le transforma en souris. Il laissa la souris prendre la fuite et tourna le dos, se dirigeant vers la demeure de Azeinzein.

Le Magicien frappa en serrant les dents à la maison de verre. Azeinzein crut avoir affaire à une goule, un être mangeur d’homme des légendes locales. Le vagabond amaigri par son voyage et au regard furieux de s’être vu refuser l’hospitalité une première fois ressemblait bel et bien à une goule. Azeinzein refusa d’ouvrir et se cacha sous sa table. Il renversa une tasse qui se brisa sur le sol, trahissant sa présence.
-Je sais qu’il y a quelqu’un, hurla le Magicien en frappant de plus belle, si vous n’ouvrez pas cette satanée porte, je vais vraiment m’énerver !
Azeinzein répondit depuis sa cachette :
-Je n’ouvre pas aux goules !
Le vagabond lança :
-Ne soyez pas stupide ! Je ne suis pas une goule !
-C’est ce que dirait une goule !
Le Magicien furieux claqua à nouveau des doigts et une bourrasque de vent brisa le verre dont était fait la maison, laissant Azeinzein seul sous sa table face au sorcier. Celui-ci transforma Azeinzein en chat et le regarda partir la queue entre les jambes. Il se rendit à la troisième maison.

Quand il frappa à la porte de Hdaydein, celui-ci, ayant vu depuis sa fenêtre les mésaventures de ses frères, lui dit :
-Je sais que tu n’es ni une goule, ni un fantôme. Tu es le magicien errant dont parlent parfois les voyageur.
L’enchanteur demanda:
-Cela veut dire que tu vas me laisser entrer ?
Hdaydein répondit :
-Tu as détruit les maisons de mes frères et tu as transformé ceux-ci en animaux, tu penses vraiment que je vais t’accueillir ? Tu pourras faire souffler vents et tempêtes, ma maison ne tombera pas.
Le Magicien, agacé, claqua des doigts et une tempête se leva. Malgré les assauts du vent, la morsure de l’ouragan et la rage du vagabond, la maison résista. Faire apparaître un tel cataclysme fatigua le Magicien, déjà harassé par son voyage, si bien qu’après de longues minutes, la tempête cessa. Hdaydein éclata de rire :
-Si tu veux mon hospitalité, tu dois reconstruire les maisons de Azeinzein et Rmaïlen, et leur rendre leur forme normale.
Irrité, l’enchanteur grinça des dents :
-Ils n’ont que ce qu’ils méritent et le même sort t’attend pour ton impertinence.
Le Magicien s’éloigna en fulminant de rage.

Le vagabond avait trouvé refuge chez un des voisins de Hdaydein, il avait pu se reposer et se laver. Il avait également pu faire le tour de la petite ville. Il y remarqua un joli verger et eut une idée pour se venger de Hdaydein. Comme vous l’avez sûrement compris, l’enchanteur était très susceptible et rancunier. Attendre que le propriétaire de la maison de fer sorte de chez lui pour le changer en furet aurait été trop facile. Dans le verger, le Magicien prit de belles pastèques qu’il remplit d’un puissant venin paralysant. Hdaydein allait devoir le supplier de lui rendre sa liberté de mouvement. Les fruits sous le bras, le vagabond se rendit chez l’aîné des trois frères. Une fois devant la porte, il appela :
-Hdaydein, je viens pour m’excuser de mon comportement d’hier. Regarde, je t’ai amené de belles pastèques.
L’intéressé sortit de sa maison et regarda le Magicien et les pastèques. N’étant pas né de la dernière pluie, Hdaydein devina que le voyageur préparait un mauvais coup. Il déclara :
-Je viens de terminer mon repas. Je n’ai pas vraiment faim, mais reviens dans une heure ou deux, je serai ravi de partager ces magnifiques fruits avec toi. Mais ils ont l’air bien lourds, veux-tu les laisser chez moi en attendant ?
Le Magicien, peut-être un peu trop sûr de lui, laissa ses pastèques à Hdaydein et repartit. L’aîné des trois frères observa les fruits que le voyageur avait déposés devant chez lui. Il en ouvrit une et remarqua que la chaire de la pastèque semblait tout à fait normale. Il commençait à croire en la bonne foi du Magicien quand il vit un rat s’approcher du fruit et en grignoter un petit bout. L’animal se figea sur place, immobilisé. Hdaydein décida de prendre le sorcier à son jeu, il amena les fruits vers son chameau et les recouvrit de la salive de l’animal. Ainsi quand le Magicien fut de retour deux heures plus tard, celui-ci invita son hôte à débuter la dégustation. Hdaydein lui dit :
-Hier, tu m’as menacé. Comment puis-je être sûr que tu ne manigances pas quelque chose ?
Le Magicien prit une part de pastèque, il claqua discrètement des doigts dans son dos pour la purger du venin. Il mordit dans le fruit et déclara :
-Tu vois, tu n’as rien à craindre, ces pastèques sont très…
Il s’interrompit comme à bout de souffle. Son visage se boursouffla et l’enchanteur se tint la gorge. Hdaydein ignorait l’allergie du Magicien, son but initial était de se moquer du vagabond qui avait voulu se jouer de lui. Il cacha sa surprise de voir le vagabond se rouler par terre en gémissant, les yeux rouges et la peau enflée. Il ricana :
-Tu n’aimes pas la salive de chameau ?
Le Magicien aurait voulu transformer Hdaydein en insecte, mais ses pouvoirs semblaient être annulés par sa crise d’allergie. L’aîné des trois frères, constatant l’état du sorcier, dit :
-J’ai un sérum qui peut apaiser les allergies, mais pour l’avoir tu devras reconstruire ce que tu as détruit et rendre leur apparence à mes frères.
Le Magicien accepta en hochant la tête avec peine. Comme il tenait toujours parole, une fois sa crise passée, il rendit leur forme aux deux frères et rebâtit les deux maisons. Il ne retourna plus jamais dans cette petite ville.