Les arbres et le kiwi

adapté d’un conte néo-zélandais

Le Magicien était attablé dans une auberge. Il contait ses aventures à un groupe de jeunes personnes accrochés à ses lèvres. Etincelle était roulé en boule sur les genoux d’une jeune fille assise à la droite du vagabond. Il but une gorgée de sa chope et demanda :
-Quelle genre d’histoire je pourrais vous raconter ?
Un garçon d’une quinzaine d’année répondit :
-Parle-nous des gens qui vivent de l’autre côté du monde !
Le conteur s’exclama :
-Excellente idée ! Vous savez, à l’autre bout de notre monde vivent des peuples incroyables et des animaux dont vous ne suspecteriez même pas l’existence. Il y a un animal qui a un corps de castor et un bec de canard !
Il claqua des doigts et Etincelle se transforma en ornithorynque, sous les yeux ébahis de l’assistance. Quand le Magicien lui rendit sa forme habituelle, le chat lui adressa un regard meurtrier et se lova à nouveau sur les genoux de la voisine de table de son maître. Celui-ci reprit son discours :
-Dans ces contrées, il y a également d’énormes crocodiles capables de vous broyer les os en un claquement de mâchoires. Mais surtout, il y a des oiseaux comme vous n’en verrez jamais ici. Je vais vous raconter une petite histoire sur un oiseau pour lequel je me suis pris d’affection. Il vit sur des îles proches de l’endroit où vivent monstres à écailles et autres kangourous, sur les terres d’un peuple que l’on appelle les maoris.

« Un jour que je parcourais une région montagneuse, je vis un jeune homme paniqué. Je lui demandai immédiatement ce qu’il se passait. Il me répondit que les arbres mourraient car il y avait trop d’oiseaux sur leur branches. Je me portai volontaire pour lui donner un coup de main. »

Le Magicien but une longue gorgée et demanda :
-Savez-vous que je sais parler avec les oiseaux ?
La jeune fille qui portait Etincelle s’exclama :
-Avec ton chat aussi ?
Le Magicien ricana :
-Non, en fait pour être franc, je ne sais parler qu’avec les oiseaux. Leurs chants sont comme une langue très complexe.
Il reprit le cours de son histoire :

– « Je me rendis vers les arbres en question. J’y vis de nombreux oiseaux de toutes les couleurs. Je m’adressai à Pukeko, un bel oiseau bleu :
-Pukeko, que dirais-tu de descendre de l’arbre pour vivre sur le sol ?
L’oiseau me fixa. Puis il regarda le soleil qui brillait dans le ciel, puis le sol humide et froid. Il me répondit :
-Non, Makutu, le sol est trop humide pour moi.
Je n’y fis pas attention, il y avait encore beaucoup d’oiseaux qui pouvait se sacrifier pour la bonne cause. Je me tournai vers Tui, un petit volatile dont les reflets bleutés brillait sous le soleil. Je lui posai la même question qu’à Pukeko. Tui s’adressa à moi avec sa petite voix apeurée :
-Non, Makutu, il fait noir en bas et j’ai peur du noir.
Je soupirai devant la couardise du petit oiseau. Je ne perdis pas espoir pour autant. Je fis le tour des arbres et je vis Pipiwharauroa, qu’ici vous connaissez sous le nom de coucou éclatant. Il me regarda puis me tourna le dos. J’appelai ce petit oiseau vert de ma voix la plus douce. Il me jeta un regard froid et me lança :
-Ne vois-tu pas que je construis mon nid, Makutu ? J’ai entendu ce que tu as demandé à Tui et à Pukeko, et non je ne descendrai pas de cet arbre, va enquiquiner un autre emplumé !
J’étais triste pour le jeune homme et la région, car avec toute la mauvaise volonté de ces oiseaux, je n’allais pas pouvoir sauver les arbres. C’était paradoxal, car si aucun oiseau ne se sacrifiait, tous les oiseaux allaient perdre leur demeure et se retrouver sur le sol. Je m’assis au pied d’un arbre pour réfléchir. »

Un des jeunes auditeurs demanda au conteur :
-Tu n’aurais pas pu laisser les arbres mourir pour donner une leçon à ces oiseaux ?
Le Magicien dit gravement :
-En agissant ainsi j’aurais également puni les habitants de la région et la nature elle-même. Or, j’ai un grand respect pour la faune et la flore, bien que je doive vous avouer que ces trois oiseaux m’avaient exaspéré, pour ne pas dire agacé.
Un des plus âgés de l’assemblée interrogea :
-Et pourquoi n’as-tu pas usé de ta magie pour soigner les arbres ?
Le vagabond répondit :
-Car même ma magie a des limites. Même si j’avais soigné les arbres, la surpopulation d’oiseaux les aurait fatigués à nouveau avec le temps. Je n’aurais pas résolu le problème, j’aurais juste retardé le moment où ces arbres allaient mourir.
Un petit garçon pas plus haut que trois pommes réclama :
-Alors raconte-nous comment tu as sauvé les arbres !
Le Magicien approuva et reprit le fil de son récit :

« -Je me trouvais donc au pied d’un arbre épuisé par le poids des oiseaux. Alors que je perdais espoir, une petite voix au-dessus de ma tête m’interpella :
-Moi, je veux bien descendre.
Je levai les yeux et vis Kiwi, un oiseau aux belles plumes colorées. Il me dévisagea et répéta :
-Je veux bien descendre de l’arbre.
Surpris par ce volontaire volatile, je lui dis :
-Mais Kiwi, si tu descends, es-tu conscient que tu perdras ton plumage étincelant et tes ailes ? Que tu devras avoir des jambes fortes ? Que tu ne retourneras jamais dans la cime des arbres ? Et que tu ne verras plus le soleil d’aussi près ?
Kiwi s’envola. Je venais de perdre mon seul volontaire. Il faut vous dire que Kiwi était un des plus beaux oiseaux du monde, avec de superbes plumes colorées. On aurait dit un phénix arc-en-ciel. Et ça me peinait de voir un si bel oiseau sacrifié à cause de l’égoïsme de ses congénères. Je vis Kiwi s’élever haut dans le ciel, comme pour aller embrasser le soleil. Je soupirai, je n’allais pas pouvoir sauver les arbres. Et comme tous les autres oiseaux, Kiwi allait se retrouver sans refuge. Mais un éclair doré descendit du ciel et se posa à mes pieds. L’oiseau d’or était de retour. Je tenais mon volontaire. Je me suis tourné vers les autres oiseaux, décidé à leur donner une petite leçon :
-Pukeko, toi qui ne voulais pas avoir les pieds mouillé, désormais tu vivras dans les marais. Tui, qui était trop effrayé pour descendre de l’arbre, tu porteras deux plumes blanches sous la gorge en mémoire de ta couardise. Et Pipiwharauroa, vu que tu étais trop occupé à faire ton nid, à partir de ce jour, tu ne construiras plus de nid, mais tu iras pondre dans le nid des autres oiseaux !
Après avoir claqué des doigts pour mettre en exécution mes paroles, je me rendis au village du jeune homme qui avait demandé mon aide pour lui annoncer que Kiwi avait sauvé leurs arbres. Le lendemain, non sans avoir profité d’un banquet de remerciement, je repris ma route à travers le monde. »

On demanda au Magicien :
-Qu’est-il arrivé à Kiwi ?
L’enchanteur sourit :
-Malheureusement, ce bel oiseau perdit ses plumes colorée et ses ailes. Il est devenu un petit oiseau aux pattes fortes. Maintenant, son plumage ressemble à une petite fourrure brune.
-C’est horrible pour Kiwi, qui s’est sacrifié pour les autres oiseaux, dit tristement la fille qui avait Etincelle sur les genoux.
Le Magicien ne cessa pas de sourire. Il continua :
-Mais pour son immense sacrifice, Kiwi est devenu l’oiseau le plus aimé et le plus célèbre de son pays. Je crois que lui et sa famille sont heureux sur le sol. Personne n’oubliera jamais ce qu’il a fait pour les arbres et pour les autres oiseaux.
Quelqu’un constata :
-Pour Etincelle, tous ces oiseaux, ça devait être difficile de ne pas leur sauter dessus.
Le vagabond regarda son chat et rigola :
-Non, mon chat est bien élevé. Il ne fait pas de mal aux oiseaux, car je le lui interdis.
Il s’adressa au garçon qui semblait être le plus âgé de l’assemblée :
-J’ai entendu parler d’un homme tyrannique et cruel vivant dans un château des environs. Je viens lui apprendre la politesse, pourrais-tu m’indiquer où se trouve cet affreux personnage ?