Le rêve vendu

adapté d’un conte japonais

Youkitchi et Mosouké étaient d’excellent amis et ce malgré des caractères bien différents. Youkitchi était un homme jovial et frivole; son compère, Mosouké, était sérieux et prudent. Leur amitié ne fut jamais mise en péril par leurs différences. Ils s’adoraient tellement que partout où se trouvait l’un d’entre eux, l’autre n’était pas bien loin.

Un jour, les deux amis durent faire un voyage à Kyoto. Ils étaient marchands. Sur la route, ils rencontrèrent un étranger accompagné d’un chat noir. L’inconnu n’était clairement pas japonais et ses vêtements n’avaient rien de commun aux yeux des deux marchands. Il leur demanda le chemin pour se rendre à Kyoto. Intrigués par l’étrange personnage, ils lui proposèrent de faire la route avec eux. Ce que le voyageur accepta avec enthousiasme. L’étranger leur raconta ses voyages et en retour Youkitichi et Mosouké lui narraient leurs péripéties à travers le Japon. Les trois compères rirent de bon coeur pendant une grande partie du trajet.

La journée était chaude et la petite troupe fut bien contente d’arriver à l’orée d’une forêt afin de se reposer un peu à l’ombre d’un pin. L’inconnu et Youkitchi eurent vite fait de s’allonger et de s’assoupir. Mosouké, quant à lui, était bien trop inquiet. Il regarda les dormeurs et soupira :
-Ils dorment ici comme s’ils étaient chez eux. J’en serais incapable, j’ai bien trop peur de me faire voler pendant mon sommeil. Pourtant une petite sieste serait la bienvenue. Mais non, je ne peux pas m’endormir ici, ce ne serait pas prudent.

Alors que Mosouké était pris dans ses pensées, il vit une guêpe sortir de la narine gauche de Youkitchi. Le chat de l’inconnu également, vu qu’il essaya d’attraper l’insecte. La guêpe parvint à échapper au félin et s’éloigna en direction d’un pin solitaire campé sur un rocher. Mosouké la suivit des yeux. L’insecte fit trois fois le tour de l’arbre avant de revenir vers la troupe et d’entrer dans la narine droite de Youkitchi. Jamais Mosouké n’avait vu de chose pareille. Quand la guêpe retourna dans le nez du dormeur, le chat tenta à nouveau de l’attraper et se jeta sur le visage de Youkitchi, qui se réveilla en sursaut. Ce remue-ménage sortit également l’étranger de sa torpeur.
-Que se passe-t-il, demanda-t-il.
Youkitchi tendit l’animal à l’inconnu :
-Votre chat m’a littéralement agressé. Il a interrompu un rêve vraiment étrange qu’il faut absolument que je vous raconte.
Le voyageur prit le félin dans ses bras en grognant, à l’adresse du chat :
-Tu es vraiment obligé de tout le temps te faire remarquer.
Il s’adressa à Youkitchi :
-Parlez-nous de votre rêve, je suis curieux de savoir ce qu’il avait de si étrange.
Le marchand raconta :
-J’ai rêvé d’une guêpe qui tournait autour d’un pin solitaire trônant sur un rocher, comme celui que l’on peut voir là-bas, dit-il en indiquant l’arbre dont nous parlions plus tôt, elle me disait de creuser entre les racines de l’arbre. Alors je creusais. Je creusais pendant des heures pour finir par trouver un pot rempli d’or. Il y avait plus d’argent que ce que j’ai vu dans mes rêves les plus fous.
Mosouké sortit de son mutisme. En repensant à l’étrange phénomène dont il avait été témoin quelques instants auparavant, il déclara :
-C’est un rêve bizarre, tu devrais peut-être creuser sous le pin qui ressemble à celui de ton rêve.
Youkitchi explosa de rire. Il tapa dans le dos de son ami d’une main en se tenant les côtes de l’autre. Il en pleurait presque.
-Toi, Mosouké, qui est toujours prudent, pragmatique et sceptique, tu voudrais que je me fie à ce qu’une guêpe m’a dit dans un rêve. Non, mon ami, je ne vais pas me fatiguer à creuser pour quelque chose d’aussi dingue. Par contre, je crois que nous devrions reprendre la route si nous ne voulons pas rater le marché de Kyoto.
Mosouké grimaça. Il proposa :
-Si tu ne veux pas creuser, je le ferai. Vends-moi ton rêve !
Son compagnon rit de plus belle. Si fort qu’il en tomba par terre.
-La bonne affaire ! Je n’ai jamais vendu de rêve ! Que m’offres-tu ?
L’étranger mêla son grain de sel à la conversation :
-Youkitchi prétendait qu’il y avait beaucoup de pièces dans son rêve. Il serait bête de léser votre ami, si ce rêve avait vraiment quelque chose de prémonitoire.
Mosouké hocha la tête :
-Vous dites vrai, c’est pour ça que je te demande, Youkitchi, à combien estimes-tu ton rêve ?
Après une courte négociation, les deux amis se mirent d’accord pour trois cents pièces. Ils prirent leur étrange compagnon comme témoin de la transaction. Quand la petite troupe se remit en route, Youkitchi était toujours hilare et ne cessait de répéter :
-C’est la première fois que je gagne trois cents pièces aussi facilement.

Malheureusement pour Mosouké, un homme avare du nom de Katchiémon avait surpris la conversation des trois hommes qui se croyant seuls avaient parlé à haute voix. Lui aussi se rendait à Kyoto et s’était reposé à la lisière de la forêt, mais le cri de Youkitchi quand le chat lui avait sauté dessus l’avait éveillé. C’est en se dirigeant vers la source de ce boucan qu’il surprit la conversation des marchands et de l’inconnu. Une fois que le trio s’en fut allé, Katchiémon se frotta les mains :
-Que c’était touchant d’honnêteté, acheter un rêve, quelle idée ! Ils ont parlé assez fort pour que je sache où creuser et ce sans dépenser le moindre sou !
Il décida de ne pas se rendre au marché; l’or qu’il allait trouver allait largement compenser ses pertes. Katchiémon alla sous le pin solitaire et creusa. Il finit par trouver un gros pot ventru qu’il brisa d’un coup de pelle. Une cascade d’or déferla à ses pieds. Il mit tout cet or dans un sac et se rendit en ville. Katchiémon acheta une auberge et devint un homme riche. Mais tout cet argent ne lui apporta pas le bonheur. Etrangement, son établissement devint de moins en moins fréquenté et Katchiémon se mit à perdre de l’argent. Il dut vendre son auberge pour rembourser ses dettes. Il devint un mendiant.

Arrivés à Kyoto, l’étranger et son chat quittèrent les deux marchands qui les avaient accompagnés. Les deux amis purent s’occuper de leurs affaires. Une fois que Mosouké eut fini avec ce qu’il avait à faire en ville, il laissa Youkitchi et retourna à l’endroit où il avait acheté le rêve, armé d’une pelle qu’il avait acquise au marché. Mosouké s’approcha de l’arbre dont son ami avait eu une vision et vit, à son grand désarroi, que quelqu’un avait déjà creusé un gros trou et trouvé le pot dont les débris jonchaient le sol. Dépité et triste, le marchand fixa les tessons de terre cuite. Il remarqua que quelque chose était inscrit sur l’un d’entre eux :

Le premier des sept

Mosouké s’exclama :
-Mais ça veut dire qu’il y a encore six pots à déterrer !
Il se mit à creuser avec énergie et enthousiasme. Et il les trouva : six pots ventrus remplis d’or.

Il rentra dans sa ville et ouvrit une auberge qu’il nomma « le pot ventru ». Il y fut riche et heureux. Youkitchi venait le voir de temps en temps. Il aimait dire en riant :
-Je viens voir comment se porte mon rêve.
Cela avait le don de dérider Mosouké. Les deux hommes passèrent de nombreuses soirées dans l’auberge de Mosouké à rire et à se souvenir du rêve de Youkitchi. Ils eurent même une fois la visite de l’étranger qui fut témoin de la vente du rêve, mais ça c’est une autre histoire.